mercredi 17 juin 2009

De Mossadegh à Ahmadinejad La CIA et le laboratoire iranien

La nouvelle d’une possible fraude électorale s’est répandue à Téhéran comme une traînée de poudre et a poussé dans la rue les partisans de l’ayatollah Rafsanjani contre ceux de l’ayatollah Khamenei. Ce chaos est provoqué en sous-main par la CIA qui sème la confusion en inondant les Iraniens de messages SMS contradictoires. Thierry Meyssan relate cette expérience de guerre psychologique.


En mars 2000, la secrétaire d’État Madeleine Albright a admis que l’administration Eisenhower avait organisé un changement de régime, en 1953, en Iran et que cet événement historique explique l’hostilité actuelle des Iraniens face aux États-Unis. La semaine dernière, lors de son discours du Caire adressé aux musulmans, le président Obama a officiellement reconnu qu’« en pleine Guerre froide, les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu » [1].


À l’époque, l’Iran est contrôlée par une monarchie d’opérette dirigée par le chah Mohammad Reza Pahlavi. Il avait été placé sur le trône par les Britanniques, qui avaient forcé son père, l’officier cosaque pro-nazi Reza Pahlavi, à démissionner. Cependant, le chah doit composer avec un Premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh. Celui-ci, avec l’aide de l’ayatollah Abou al-Qassem Kachani, nationalise les ressources pétrolières [2]. Furieux, les Britanniques convainquent les États-uniens qu’il faut stopper la dérive iranienne avant que le pays ne sombre dans le communisme. La CIA met alors en place l’Opération Ajax visant à renverser Mossadegh avec l’aide du chah, et à le remplacer par le général nazi Fazlollah Zahedi, jusque là détenu par les Britanniques. Il installera le régime de terreur le plus cruel de l’époque, tandis que le chah servira de couverture à ses exactions en posant pour les magazines people occidentaux.


L’opération Ajax fut dirigée par l’archéologue Donald Wilber, l’historien Kermit Roosevelt (le petit-fils du président Theodore Roosevelt) et le général Norman Schwartzkopf Sr. (dont le fils homonyme a commandé l’opération Tempête du désert). Elle reste un modèle de subversion. La CIA imagine un scénario qui donne l’impression d’un soulèvement populaire alors qu’il s’agit d’une opération secrète. Le clou du spectacle étant une manifestation à Téhéran avec 8 000 figurants payés par l’Agence pour fournir des photos convaincantes à la presse occidentale [3].


L’Histoire se répéterait-elle ? Washington a renoncé à attaquer militairement l’Iran et a dissuadé Israël de prendre une telle initiative. Pour parvenir à « changer le régime », l’administration Obama préfère jouer la carte —moins dangereuse, mais plus aléatoire— de l’action secrète. À l’issue de l’élection présidentielle iranienne, de vastes manifestations opposent dans les rues de Téhéran les partisans du président Mahmoud Ahmadinejad et du guide Ali Khamenei d’un côté, aux partisans du candidat malheureux Mir-Hossein Mousavi et de l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani de l’autre. Elle traduisent un profond clivage dans la société iranienne entre un prolétariat nationaliste et une bourgeoisie qui déplore d’être tenue à l’écart de la globalisation économique. Agissant en sous-main, Washington tente de peser sur les événements pour renverser le président réélu.


Une nouvelle fois, l’Iran est un champ d’expérimentation de méthodes innovantes de subversion. La CIA s’appuie en 2009 sur une arme nouvelle : la maîtrise des téléphones portables.



Depuis la généralisation des téléphones portables, les services secrets anglo-saxons ont multiplié leurs capacités d’interception. Alors que l’écoute des téléphones filaires nécessite la pose de bretelles de dérivation, donc des agents sur place, l’écoute des portables peut se faire à distance grâce au réseau Échelon. Toutefois, ce système ne permet pas d’interception des communications téléphoniques via Skype, d’où le succès des téléphones Skype dans les zones de conflit [4]. La National Security Agency (NSA) vient donc de démarcher les fournisseurs d’accès internet du monde entier pour obtenir leur concours. Ceux qui ont accepté ont été grassement rétribués [5].


Dans les pays qu’ils occupent —Irak, Afghanistan et Pakistan—, les Anglo-Saxons interceptent la totalité des conversations téléphoniques qu’elles soient émises par des portables ou qu’elles soient filaires. Le but n’est pas de disposer de retranscription de telle ou telle conversation, mais d’identifier les « réseaux sociaux ». En d’autres termes, les téléphones sont des mouchards qui permettent de savoir avec qui une personne donnée est en relation. Partant de là, on peut espérer identifier les réseaux de résistance. Dans un second temps, les téléphones permettent de localiser les cibles identifiées, et de les « neutraliser ».


C’est pourquoi, en février 2008, les insurgés afghans ont ordonné aux divers opérateurs de stopper leur activité chaque jour de 17h à 03h, de manière à empêcher les Anglo-Saxons de suivre leurs déplacements. Les antennes-relais de ceux qui ont contrevenu à cet ordre ont été détruites [6].


À l’inverse, —hormis un central téléphonique touché par erreur—, les forces israéliennes se sont bien gardées de bombarder les relais téléphoniques à Gaza, lors de l’opération Plomb durci, en décembre 2008-janvier 2009. Il s’agit là d’un changement complet de stratégie chez les Occidentaux. Depuis la guerre du Golfe prévalait la « théorie des cinq cercles » du colonel John A. Warden : le bombardement des infrastructures de téléphonie était considéré comme un objectif stratégique à la fois pour plonger la population dans la confusion et pour couper les communications entre les centres de commandement et les combattants. Désormais, c’est le contraire, il faut protéger les infrastructures de télécommunications. Durant les bombardements de Gaza, l’opérateur Jawwal [7] a offert du crédit à ses abonnés, officiellement pour leur venir en aide, de facto dans l’intérêt des Israéliens.


Franchissant un pas, les services secrets anglo-saxons et israéliens ont développé des méthodes de guerre psychologique basées sur l’usage extensif des portables. En juillet 2008, après l’échange de prisonniers et dépouilles entre Israël et le Hezbollah, des robots ont lancé des dizaines de milliers d’appel vers des portables libanais. Une voix en arabe mettait en garde contre toute participation à la Résistance et dénigrait le Hezbollah. Le ministre libanais des télécom, Jibran Bassil [8], avait déposé une plainte à l’ONU contre cette flagrante violation de la souveraineté du pays [9].


Sur le même modèle des dizaines de milliers de Libanais et de Syriens ont reçu un appel automatique en octobre 2008 leur proposant 10 millions de dollars contre toute information qui permettrait de localiser et de délivrer des soldats israéliens prisonniers. Les personnes intéressées pour collaborer étaient invitées à joindre un numéro au Royaume-Uni [10].


Cette méthode vient d’être employée en Iran pour intoxiquer la population en répandant des nouvelles choquantes, et pour canaliser le mécontentement qu’elles suscitent.


En premier lieu, il s’est agit de répandre par SMS durant la nuit du dépouillement la nouvelle selon laquelle le Conseil des gardiens de la Constitution (équivalent de la Cour constitutionnelle) avaient informé Mir-Hossein Mousavi de sa victoire. Dès lors, l’annonce, plusieurs heures plus tard des résultats officiels —la réélection de Mahmoud Ahmadinejad avec 65 % des suffrages exprimés— paraissait un gigantesque trucage. Pourtant, trois jours plutôt, M. Mousavi et ses amis considéraient la victoire massive de M. Ahmadinejad comme certaine et s’efforçaient de l’expliquer par des déséquilibres dans la campagne électorale. Ainsi l’ex-président Akbar Hashemi Rafsanjani détaillait ses griefs dans une lettre ouverte. Les instituts de sondage US en Iran pronostiquaient une avance de M. Ahmadinejad de 20 points sur M. Mousavi [11]. À aucun moment, la victoire de M. Mousavi n’est parue possible, même s’il est probable que des trucages ont accentué la marge entre les deux candidats.


Dans un second temps, des citoyens ont été sélectionnés ou se sont fait connaître sur internet pour converser sur Facebook ou s’abonner à des fils de dépêche Twitter. Ils ont alors reçu, toujours par SMS, des informations —vraies ou fausses— sur l’évolution de la crise politique et les manifestations en cours. Ce sont ces dépêches anonymes qui ont répandu les nouvelles de fusillades et de morts nombreux ; nouvelles à ce jour non confirmées. Par un malencontreux hasard de calendrier, la société Twitter devait suspendre son service durant une nuit, le temps nécessaire à la maintenance de ses installations. Mais le département d’État des États-Unis est intervenu pour lui demander de surseoir à cette opération [12]. Selon le New York Times, ces opérations contribuent à semer la défiance dans la population [13].



Des messages faisant état de menaces de mort, d’irruptions des forces de l’ordre à domicile, etc. émis par des auteurs impossibles à identifier ou localiser. Simultanément, dans un effort nouveau la CIA mobilise les militants anti-iraniens aux USA et au Royaume-Uni pour ajouter au désordre. Un Guide pratique de la révolution en Iran leur a été distribué, il comprend plusieurs conseils pratiques, dont : régler les comptes Twitter sur le fuseau horaire de Téhéran ; centraliser les messages sur les comptes Twitter ; Ne pas attaquer les sites internet officiels de l’État iranien. « Laissez faire l’armée » US pour cela (sic). Mis en application, ces conseils empêchent toute authentification des messages Twitter. On ne peut plus savoir s’ils sont envoyés par des témoins des manifestations à Téhéran ou par des agents de la CIA à Langley, et l’on ne peut plus distinguer le vrai du faux. Le but est de creer toujours plus de confusion et de pousser les Iraniens à se battre entre eux.


Les états-majors, partout dans le monde, suivent avec attention les événements à Téhéran. Chacun tente d’évaluer l’efficacité de cette nouvelle méthode de subversion dans le laboratoire iranien. À l’évidence, le processus de déstabilisation a fonctionné. Mais il n’est pas sûr que la CIA puisse canaliser les manifestants pour qu’ils fassent eux-mêmes ce que le Pentagone a renoncé à faire et qu’ils n’ont aucune envie de faire : changer le régime, clore la révolution islamique.

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Thierry Meyssan Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban)

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1] « Discours à l’université du Caire », par Barack Obama, Réseau Voltaire, 4 juin 2009.
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2] « BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 10 juin 2004.
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3] Sur le coup de 1953, l’ouvrage de référence est All the Shah’s Men : An American Coup and the Roots of Middle East Terror, par Stephen Kinzer, John Wiley & Sons éd (2003), 272 pp. Pour les lecteurs francophones, signalons le dernier chapitre du récent livre de Gilles Munier, Les espions de l’or noir, Koutoubia éd (2009), 318 pp.
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4] « Taliban using Skype phones to dodge MI6 », par Glen Owen, Mail Online, 13 septembre 2008.
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5] « NSA offering ’billions’ for Skype eavesdrop solution », par Lewis Page, The Register, 12 février 2009.
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6] « Taliban Threatens Cell Towers », par Noah Shachtman, Wired, 25 février 2008.
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7] Jawwal est la marque de PalTel, la société du milliardaire palestinien Munib Al-Masri.
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8] Jibran Bassil est un des principaux leaders du Courant patriotique libre, le parti nationaliste de Michel Aoun.
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9] « Freed Lebanese say they will keep fighting Israel », Associated Press, 17 juillet 2008.

[10] L’auteur de cet article a été témoin de ces appels. On pourra aussi consulter « Strange Israeli phone calls alarm Syrians. Israeli intelligence services accused of making phone calls to Syrians in bid to recruit agents », Syria News Briefing, 4 décembre 2008.
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11] Cité dans « Ahmadinejad won. Get over it », par Flynt Leverett et Hillary Mann Leverett, Politico, 15 juin 2009.
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12] « U.S. State Department speaks to Twitter over Iran », Reuters, 16 juin 2009.
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13] « Social Networks Spread Defiance Online », par Brad Stone et Noam Cohen, The New York Times, 15 juin 2009.
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10 commentaires:

Anonyme a dit…

"Ce sont ces dépêches anonymes qui ont répandu les nouvelles de fusillades et de morts nombreux ; nouvelles à ce jour non confirmées."
Thierry Meyssan a-t'il besoin de mettre des lunettes, ou bien n'avons-nous pas vu les mêmes images de corps ensanglantés portés par des manifestants pro-Moussavi ? Sans doutes des images truquées, montées par la CIA ? Pourquoi les journalistes étrangers sont-ils consignés dans leurs hôtels depuis 2 jours ? Tous des agents de la CIA également... pffff... Ce genre d'arguties devient ridicule. Qu'il y ait des manipulations (des 2 côtés), cela paraît probable, mais une telle mauvaise foi est insupportable.

Nicopico a dit…

Thierry Meyssan n'en n'est plus à un mensonge pret... pour lui www.bastison.net un site qui reprend les arguements conspirationnistes un par un et les demontent scientifiquement...
AJM se reveillera comme il a du se reveiller avec l'autre grand Gana...

Anonyme a dit…

Vous croyez encore ce que vous montre la télé ! Dans ce cas sadam avait des armes de destruction massives et ben laden rajeunit de jour en jour. La méthode utilisée ressemble bien à la cia. Rappelez vous le coup d'état au vénézuela ou on nous montrait des gens qui se faisaient tirer dessus par des soit disant pro chavez. La suite a démontré qu'il s'agissait bien d'un montage. J'espère que les iraniens vont arreter de jouer le jeu des occidentaux. Comme on dit le passé doit éclairer le chemin à parcourir.

Allain Jules a dit…

Salut à tous !

Considérnt qu'en principe la liberté d'opinion existe, il faut bien laisser celle des autres s'exprimer.

Ce n'est que la démocratie, on peut en débattre.

Apiai a dit…

@Anonyme : bien sûr qu'il y a des corps portés par des manifestants pro-Moussavi, et alors ? Cela ne vous permet pas encore de savoir qui a tiré, sur l'ordre de qui ? Vous n'en savez rien du tout pour l'instant.

"Journalistes étrangers consignés dans leurs hôtels"
>>Tant mieux, ces journalistes hélas sont prêts à avaler autant de conneries qu'ils nous ont sorti pendant le coup d'état contre Chavez orchestré par la CIA.

captain a dit…

@APIAI :
effectivement, je n'en sais pas plus que toi pour l'instant, donc on peut objectivement pencher pour les 2 hypothèses : les morts que l'on a vus filmés sont soit tués par les milices bassidj, soit par des agents de la CIA (si je suis ton raisonnement qui rejoint celui de Meyssan...).

Cela dit, si tu préfères voir uniquement les images "officielles" filmées par le gouvernement iranien, c'est ton problème et c'est une drôle de conception de la liberté. Moi, j'appelle ça une dictature et je préfère de loin des journalistes libres d'exercer leur profession que le contraire. Après, les discours du type "journalistes tous pourris", tel que tu sembles l'exprimer, je n'y adhère pas. Tous les régimes fascistes ont commencé par museler la presse avant de supprimer leurs opposants.

Anonyme a dit…

@ Apiai : Plusieurs joueurs de l’équipe nationale de football iranienne, qui disputaient un match qualificatif pour le Mondial en Corée du Sud, ont arboré un brassard vert, symbole des supporters de Moussavi. Pas de bol pour la censure imposée par le gouvernement iranien... Peut-être me diras-tu aussi que ces joueurs de foot sont des agents impérialistes, ou infiltrés par la CIA ? :-)

Anonyme a dit…

Une seule question à tous les adeptes de la complotite aigue tout azimut:

Mais où sont les 63% qui ont voté Ahmadinejad ?

brazz a dit…

Faire tenir l'argumentation d'un article entier sur la foi d'une seule opinion, surtout celle de Thierry Meyssan, relève un peu de la manipulation et beaucoup de la compromission. Il se trouve que j'étais jeune à l'époque du Dr Mossadegh et que même à l'époque c'était déja cousu de cable blanc... Mais faire des analogies plus de cinquante ans après, c'est vraiment très fort! Pourquoi ne pas remonter aux croisades ou à Cirrus!
On sait très bien que les services secrets sont en iran, tout comme les services iraniens sont aussi à l'extérieur, et alors! Ca explique tout? A ce titre on peut aussi sepencher sur les soucoupes volantes!

grad a dit…

Je me suis toujours demandé pour quelles raisons et par quelle étrange coïncidence, les câbles sous-marins reliant cette région avaient été endommagés puis réparés par la suite . Pour les sceptiques, il suffirait de faire une petite recherche sur internet et ils s'apperceveront que tous les câbles du golf arabo-persique et ceux de la méditerranee avaient été sectionnés les uns après les autres.

Le reseau echelon sert aussi pour l'espionnage industriel des pays européen. Il faut bien rentabiliser un tel outil .